Jean-Jacques Goldman, le bac, et l'exception française

A leur grande surprise, les candidats au bac professionnel 2013 ont découvert, dans l'épreuve de français, qu'il leur était demandé de commenter la chanson Là-bas de Jean-Jacques Goldman. La chose a suscité immédiatement indignations et railleries. Des candidats se sont sentis à cette occasion méprisés et insultés. Au-delà de l'anecdote, cette affaire est symptomatique du rapport à l'éducation en France.

Capital humain et signal

En dehors de quelques anecdotes montées en épingle dans la presse, les données statistiques sont formelles : plus le niveau de diplôme atteint est élevé, plus le risque de chômage diminue, et plus les revenus tout au long de la vie sont élevés. On le sait, mais on ne sait pas très bien pourquoi. Les économistes apportent deux explications à ce phénomène : le capital humain et le signal.

Selon l'approche du capital humain, l'éducation reçue constitue un capital de compétences et de savoirs acquis par un individu, qui élèvent sa productivité. Cette productivité accrue permet de prétendre à des emplois mieux rémunérés, dans lesquels il sera possible de combiner ces compétences avec du matériel sophistiqué. Le travail qualifié étant plus rare et plus productif, se former réduit le risque de chômage et accroît le revenu.

Cette approche du capital humain ne permet pas cependant de comprendre pourquoi énormément de gens vont suivre des études n'apportant aucune compétence utilisable dans un métier. L'économiste Michael Spence a donné l'explication suivante : lorsqu'un étudiant suit par exemple des études de philosophie, ce n'est pas parce qu'il compte y acquérir des compétences utiles dans un futur emploi. En revanche, comme ce sont des études très difficiles, l'étudiant signale à un futur employeur qu'il est capable de fournir un travail intellectuel ardu, d'écrire correctement, et de faire preuve d'une certaine ouverture d'esprit. Michael Spence, détenteur entre autres d'un master de philosophie, savait probablement de quoi il parlait. Dans cette approche, le système éducatif joue un rôle de filtrage entre individus dotés de compétences diverses. Les gens cherchent, en faisant des études longues, à témoigner de leurs qualités auprès des employeurs.

Le contenu de l'enseignement a un rôle différent dans chaque approche. Dans l'approche du capital humain, il détermine les compétences acquises. Dans le modèle du signal, le contenu importe peu, seule sa difficulté est importante. Selon la théorie du capital humain, la formation détermine l'individu; selon la théorie du signal, l'éducation sélectionne les meilleurs et révèle des qualités déjà présentes. Il n'y a pas une bonne, et une mauvaise approche : chacune de ces théories met l'accent sur une dimension de l'enseignement, et tous les systèmes éducatifs apportent à la fois des compétences et de la sélection, dans des proportions variées.

Ici, un rêve de bac trop étroit

En suivant l'approche du capital humain, il faut se demander si ce sujet de bac, incluant cette chanson, permet réellement de mesurer les compétences requises par le programme. Cela peut se discuter; On peut trouver l'exercice global trop facile, penser qu'il ne mesure pas les capacités de compréhension et d'expression des candidats de manière suffisante, et ouvre la porte à une litanie de platitudes dans les copies. Dans cette critique, le problème n'est pas tant d'avoir choisi une chanson de Jean-Jacques Goldman que la difficulté insuffisante de l'épreuve. On pourrait dire aussi que la question posée n'est pas si facile que cela; pour ma part, ayant passé le bac à l'époque où cette chanson est sortie, je ne suis pas certain d'avoir pu faire une réponse exceptionnellement brillante à cette question. A l'époque, pour le bac de français, je n'avais pas trouvé d'autre exemple de l'émergence d'une culture internationale que le bilinguisme, français et anglais, sur les étiquettes des bouteilles de beaujolais nouveau. Trouver le niveau des élèves faible est aussi vieux que l'éducation elle-même; contrairement aux commentateurs, les gens qui font les sujets doivent s'adapter aux élèves réels. Quelle compétence est révélée par un sujet sur lequel l'essentiel des élèves ne trouve rien à dire?

Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de dire que les chansons de Jean-Jacques Goldman ont la qualité littéraire des oeuvres classiques, que "Goldman, Molière, tout se vaut". La question est de savoir si effectivement ce texte et les questions permettent de tester les compétences attendues des élèves.

Et il faut noter que la critique ne porte pas sur la difficulté de l'épreuve, mais simplement sur le choix de l'auteur. Le problème n'est pas, à lire les critiques, la trop faible difficulté du texte et des questions; c'est le fait d'avoir choisi Goldman, un auteur de variété. Manifestement, des vers de mirliton d'un auteur ayant l'élégance d'être mort depuis des années, n'auraient pas suscité les mêmes critiques. "Goldman, ce n'est pas sérieux : pourquoi pas Booba ou Mylène Farmer" "épreuve de karaoke" est la critique qu'on fait à ce sujet; certainement pas "la question est trop facile". Goldman, c'est de la culture populaire, ce n'est pas noble.

On est là typiquement dans une approche du signal. Que les élèves de bac professionnel planchent sur Goldman plutôt que Bergson (comme ceux des séries générales), c'est signifier qu'ils passent une épreuve au rabais. Peu importe la difficulté réelle de l'exercice, dont personne ne parle; peu importe la notation de l'exercice; après tout, au bac général, on ne se prive pas de donner des textes incompréhensibles aux élèves, pour ensuite donner des consignes de notation très larges; Ce qui compte, c'est la dimension symbolique, montrer par là que les élèves qui passent ce bac sont inférieurs aux autres, uniquement sur la base de l'auteur de l'oeuvre étudiée. Pour que le bac ait l'air sérieux, il faut que les textes étudiés aient l'air sérieux, que leur auteur bénéficie du capital symbolique dont ne bénéficie certainement pas un chanteur de variétés; peu importe la difficulté réelle de l'épreuve.

La logique de l'honneur

Et ce n'est pas très surprenant, tant le système éducatif français est marqué par la logique du signal. Comme l'a montré par exemple Philippe d'Iribarne, la question de ce qui est noble et de ce qui ne l'est pas est au coeur de la société française. L'école que l'on a suivie, le parcours scolaire qu'on a effectué, ont une importance considérable, bien plus grande que les compétences que l'on a pu y acquérir. Les diplômes sont des certificats d'anoblissement, d'appartenance à une certaine catégorie, avec ses droits et ses devoirs, et dans un deuxième temps seulement les indicateurs de compétences concrètes. Avoir eu le bon diplôme, avoir fait la bonne école, est bien plus déterminant que les savoir-faire acquis.

Dans les représentations françaises autour du bac, les candidats ont tout à fait raison de se sentir humiliés. Pas parce que la chanson n'est pas à la hauteur de la difficulté de l'exercice : mais parce qu'un auteur qui fait sérieux, quel que soit son sérieux réel, est une composante majeure de l'épreuve et du signal qu'elle doit envoyer à l'extérieur. Dimension symbolique que les auteurs du sujet connaissent très bien; une chanson de variétés au Bac S aurait suscité un tollé général, et ne serait probablement jamais venue à l'idée d'un rédacteur de sujet.

Au delà de l'anecdote, ce sujet est révélateur de nos représentations. Il est amusant d'ailleurs que la chanson incriminée parle d'un homme qui souhaite quitter un pays dans lequel "tout est joué d'avance, et l'on n'y peut rien changer; tout dépend de la naissance, et moi je ne suis pas bien né". Quoi que l'on puisse penser de la qualité littéraire de ces vers, et de l'opportunité de les étudier au bac, ils nous parlent bien plus de la société française que d'autres oeuvres plus "nobles".

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  • lyseam

    Vous écrivez 2 choses contradictoires : je vous cite :

    1) contrairement aux commentateurs, les gens qui font les sujets doivent s'adapter aux élèves réels. Quelle compétence est révélée par un sujet sur lequel l'essentiel des élèves ne trouve rien à dire?

    2)On est là typiquement dans une approche du signal. Que les élèves de bac professionnel planchent sur Goldman plutôt que Bergson (comme ceux des séries générales), c'est signifier qu'ils passent une épreuve au rabais.

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    Les gens qui ont fait les sujets se sont adaptés aux élèves réels comme vous le dîtes en mettant du Goldman au lieu de Bergson (ou autres). Soit. Vous êtes le premier à juger que c'est différent et le premier à écrire que c'est fonction de la réalité des élèves : c'est donc que la réalité des élèves est différente ; comment pouvez-vous après cela reprocher cette prise en compte de différence à ceux qui ont choisi les sujets ou à ceux qui commentent ce choix (ou commentent les études des uns et des autres)  ? Comment pouvez-vous tout réduire à une approche du signal ? Alors que vous avez écrit avant que derrière le signal il y avait bel et bien une réalité adaptée en fonction des capacités ? Mettez-vous d'accord avec vous-même  au moins ! C'est l'un ou l'autre mais pas les 2.

    Quel fouillis !

    • Arm00

      Je suis d'accord

  • lnk

    Très beau papier. Je ne suis pas sûre d'avoir bien compris la différence entre capital humain et signal : être"capable de fournir un travail intellectuel ardu" et d'écrire correctement sont aussi des compétences qui s'acquièrent (et même l'ouverture d'esprit), la différence avec des formations plus axées sur des professions est qu'elles sont plus transversales. 
    Par ailleurs l'étudiant qui entreprend des études de philosophie sait probablement qu'il aura moins de chances de trouver un travail lucratif que s'il étudie la banque et la finance : d'autres considérations que le probabilité de trouver un travail bien rémunéré entrent en jeu.
    Mais j'aime beaucoup votre dernier point. L'article de Rue 89, et plus encore les commentaires, sont navrants.

  • gooweb

    J'ai passé mon bac de français il y a 13 ans. En français on étudiait des textes de Mc Solaar. En anglais on étudiait Phil Collins. Je n'étais pas dans un établissement classé ZEP ou quoi, et pourtant on reconnaissait déjà que la musique, c'était du français ou de l'anglais, et qu'il valait mieux probablement chercher à intéresser ses élèves plutôt qu'à les dégoûter. Au bac je suis tombé sur Jean Giono. J'ai donc choisi la dissert. Et l'année d'après j'ai découvert la philo, et le fait que citer Pascal Obispo dans le sujet approprié pouvait être très bien vu (note 15 !). JJ Goldman a fait de la variété, mais il a également fait de solides études, et ces textes ne sont pas la soupe que l'on entend aujourd'hui à la radio. Bref, je trouve votre article légèrement mal placé.

    • gooweb

      La polémique pardon, pas l'article (et quant à Molière, ces élèves l'auront certainement à l'oral).

    • coco F

      A moins que j'ai mal compris, mais il me semble que ce papier (voir le dernier paragraphe) n'est pas si négatif sur JJ G. Il tente d'expliquer les réactions des gens en proposant deux approches.
      Personnellement, je trouve que le texte de JJ G et de l'autre auteur (que je ne connais pas!) sont le point de départ de l'argumentation du candidat et c'est la qualité de celle-ci qui sera jugée par le correcteur. JJG au bac ne me dérange absolument pas, je ne vois pas en quoi il serait moins noble (surtout connaissant sa personnalité) qu'un autre auteur. Disserter sur du JJG (qui ne s'est jamais prétendu écrivain en toute humilité) n'exclue en rien d'autres types de textes, tout comme écouter sa musique n'exclue pas d'écouter du rap, du jazz ou du classique.

  • Mathias888

    L'auteur de l'article ne s'en prend en aucun cas à Goldman, au contraire, mais à la logique du signal particulièrement prononcée en France. Il ne fait que présenter le point de vue éducatif français et ses rapports au monde professionnel.

    Avant cela, il montre combien les choix de sujets au bac ne se font pas selon la vision du capital humain - "contrairement aux commentateurs, les gens qui font les sujets doivent
    s'adapter aux élèves réels [sous-entendu : ce qui n'est pas le cas ici]. Quelle compétence est révélée par un sujet
    sur lequel l'essentiel des élèves ne trouve rien à dire?" - pour mieux montrer ensuite combien la logique du signal est prédominante.

    Il n'y a aucune contradiction dans cet article, au contraire il est très intéressant, et très juste.

    • lyseam

      il y en a une : les niveaux des élèves sont reconnus différents par l'auteur de l'article. S' ils sont effectivement différents en quoi dès lors le signal correspondant est il un abus ? S'il y a bel et bien du fond derrière la forme pourquoi s'offusquer de la forme (le signal) ?

  • Arm00

    ???

    L'année dernière, le sujet était également composé de deux textes : une chanson de Jean Ferrat et un extrait de Camus...
    Cette année, la chanson de Goldman est accompagnée d'un extrait d'un auteur ayant reçu le Prix Nobel (quand même !), pourquoi n'en parlez-vous pas.... il me semble qu'il faut regarder l'ensemble du corpus pour analyser le contenu du sujet. 

    "... Et il faut noter que la critique ne porte pas sur la difficulté de l'épreuve, mais simplement sur le choix de l'auteur.." dites-vous

    Le grand thème (parmi quelques autres) travaillé ici tout le long de l'année est "identité et altérité (comment aller à la rencontre de l'autre)". Je crois (enfin... s'ils ont travaillé) qu'il y avait largement matière à dire.... mais vous précisez que la critique ne porte pas sur la difficulté.
    Un autre thème au programme est "la parole en spectacle" : je trouve que le choix d'une chanson n'est pas délirant. Et l'année dernière ? Personne n'a rien dit pour Jean Ferrat ? Je n'ai personnellement rien entendu..

    "La question est de savoir si effectivement ce texte et les questions permettent de tester les compétences attendues des élèves."

    Oui il y avait matière à tester des compétences, par la recherche d'arguments par exemple, la construction d'un plan (n'est-ce pas une compétence !), etc, etc (elles sont dans le référentiel). Il fallait aussi avoir un minimum de culture générale.... et savoir réutiliser les connaissances acquises sur le sujet de l'identité à partir de ces deux textes.

    Vous dites que l'on ne comprend pas l'approche que vous appelez "capital humain" en prenant l'exemple des études en philosophie

    Pourtant c'est la raison pour laquelle l'Education Nationale continue, même en filière professionnelle de dispenser des cours en matières générales. Car, les entreprises, elles, se contenteraient bien de l'apprentissage des compétences directement liées au poste proposé ! Nous comprenons très bien au contraire pourquoi et ce depuis longtemps.

    Vous dites "Dans le modèle du signal, le contenu importe peu, seule sa difficulté est importante."

    Quand on fait apprendre, il est très important d'analyser la difficulté en procédant en "entonnoir" afin de bien l'identifier. Mais cela, je dirais, ça devient automatique ! Cette démarche, que je sache, ne vient pas remplacer un contenu : elle va nécessairement avec !

    Vous feriez la distinction entre instruire et éduquer oui là, je comprends ...

    Mais distinguer ce que vous appelez signal ou capital humain, là, je ne comprends pas. D'ailleurs, les termes me semblent empruntés au monde de l'entreprise, non ? Personnellement, je n'ai jamais entendu ces appellations : ni en supérieur ni au lycée, ni dans le privé, ni dans le public, ni dans aucun livre qui traite de pédagogie. Je suis curieuse d'en savoir davantage sur le sujet.

    Pour l'anecdote, l'Etat n'a pas été foutu d'engager le débat sur l'identité correctement.... c'est donc que le sujet n'est pas si simple !

  • Vue02

    Aucunement besoin de parler de signal, de fond et de forme, d'un sujet vaste et complexe abordé dans cette chanson. L'héritage littéraire est récent, au regard de l'histoire de notre civilisation. Il me semble plus astucieux sur le plan culturel et littéraire dans un programme scolaire global de maintenir l'idée de la "connaissance de base" purement technique. Au seul titre d'avoir un recul et une histoire à connaître et à maîtriser. Lorsque les manuels de Français tranchent par chapitres titrés par exemple "Les solitaires" et que l'on y retrouve Jean Genet ou Céline comme tels avant tout autre appréciation artistique, je me pose la question de savoir dans quel chapitre Jean-Jacques Goldman serait classé... autre que "chanteur contemporain". L'esprit d'analyse des élèves ne naît pas spontanément. L'éducation construit la réflexion et prépare à l'éloquence par comparaison et appréciation des différentes périodes de l'histoire des sociétés. D'où le choix de cette chanson avec un thème plus consistant que le traitement par les paroles de Jean-Jacques Goldman (qui est avant tout un musicien). Pourquoi n'avoir pas choisi tout simplement "Pour que tu m'aimes encore", sa plus belle chanson.

  • Jérôme

    J'ai du mal avec ce terme "EXCEPTION" française! Eb tout ca, notre humilité, elle, n'est pas exceptionnelle!

  • Stephane Jacquet

    j'ai passé un Bac général il y a 30 ans (B 1 économie-latin) dans un lycée prestigieux et j'avais le choix d'ajouter des textes à ma liste de textes de français : j'ai inclu une très belle chanson de Bernard Lavilliers. Cela vaut parfois mieux que certains auteurs pseudo intellos et qui ne font réagir que les bobos. Mais c'est vrai que le message est clair : les bacheliers pros "tirent dans une autre catégorie" et la société française est, plus que jamais, classante.

  • http://www.facebook.com/elisa.defigueiredo Elisa De Figueiredo

    Pas plus gênée que ça de voir Goldman au Bac, on a bien étudié une chanson de J. Brel en Terminale L à mon époque (il y a 11 ans). Je pense que les élèves ont plus râlé pour le côté "musique des vieux"  que pour le commentaire à faire en lui-même... ^^
    Une autre chanson qui peut amener à une réflexion sociale et historique chez Goldman et que j'aime beaucoup, c'est "Née en 17 à Leidenstadt".

  • Bogey

    Le bac pro EST une bac au rabais, tout comme le niveau général de tous les bac est en grande baisse et ce depuis longtemps.
    Ce n'est pas une raison pour insulter un chanteur en laissant supposer qu'on se moque des élèves parce qu'on utilise un de ses très beaux textes à message pour écrire un sujet.