Comment fêter noël comme un économiste

Au cas ou cela vous aurait échappé, c'est bientôt noël. Si vous avez encore des cadeaux à acheter, des activités à organiser, voici septs recommandations, fondées sur l'analyse économique la plus rigoureuse, pour passer des fêtes économiquement rationnelles.

1 Achetez des petits cadeaux, pas chers.

A l'origine de cette recommandation, l'économiste Joel Waldfogel, inventeur de l'idée de "perte sèche de noel". Son raisonnement consiste à comparer un cadeau avec la somme qu'il a coûté. Il a constaté, dans un célèbre article de 1993, qu'en général, les cadeaux de noel sont un gaspillage. Lorsqu'on demande à celui qui reçoit le cadeau combien il aurait été disposé à payer pour celui-ci, il répond une somme largement inférieure au prix d'achat du cadeau, traduisant un gaspillage : offrir une somme d'argent égale à la valeur du cadeau aurait apporté plus de satisfaction que le cadeau lui-même. Plus le lien entre le donneur et le receveur est éloigné, plus cet effet est grand. En somme, pas la peine d'offrir un cadeau cher à votre arrière-petit neveu: il y a toutes les chances que ce soit un énorme gaspillage. Mesuré de cette façon, Waldfogel considère que noël engendre un gaspillage total de 25 milliards de dollars par an pour l'économie américaine.

Cette idée de perte sèche de noël a été âprement contestée par les économistes. Vous pouvez aller voir chez mafeco deux posts consacrés à ce sujet (premier, deuxième), ou celui-ci sur rationalité limitée. Il en reste quand même une idée à retenir : les cadeaux chers risquent avant tout d'être des gaspillages. Mieux vaut donc préférer des cadeaux peu onéreux.

2 dépensez peu, réflechissez beaucoup

La recommandation précédente peut sembler un peu rabat-joie. Noël, c'est pour faire plaisir, pas pour être radin. Mais s'il est économiquement préférable d'être économe de son argent, il est aussi recommandé de passer beaucoup de temps à réfléchir au cadeau que l'on offre et à son adéquation à la personne qui le reçoit. Selon les économistes Canice Prendergast et Lars Stole, un cadeau est préférable à un don d'argent lorsqu'ils permet de signaler à la personne qui le reçoit que l'offreur de cadeau s'est vraiment intéressé à elle. Dans leur approche, un cadeau est un signal, permettant de montrer que l'on connaît l'autre personne, ce qui peut être apprécié en soi. Il est donc préférable, dans cette approche, de rassembler toute l'information que l'on a sur la personne qui va recevoir le cadeau, pour trouver quelque chose qui lui plaira, plutôt que de chercher à compenser l'absence de réflexion par une dépense élevée.

3 achetez un cadeau pour l'autre, pas pour vous

Les psychologues et économistes comportementalistes appellent "biais de projection" la tendance que nous avons, chacun, à croire que les autres ont les mêmes goûts, opinions, préférences, que nous. Nous sous-estimons les différences entre nos goûts et ceux des autres. Le biais de projection, d'ailleurs, s'applique aussi à nous-mêmes : nous avons tendance à croire que nous penserons dans plusieurs années la même chose qu'aujourd'hui (et que nous avions autrefois les mêmes idées qu'aujourd'hui).

Il faut donc bien penser, en choisissant un cadeau, que le cadeau est fait aux autres, et pas à nous; essayer d'identifier le goût des autres pour les satisfaire, même si cela conduit à acheter un cadeau que nous n'aurions jamais voulu pour nous-mêmes.

4 Signalez vos préférences

 Le biais de projection s'accompagne d'un autre biais : l'illusion de transparence. Nous avons l'impression d'être beaucoup plus transparents, que nos sentiments et nos pensées sont bien plus faciles à comprendre par les autres, qu'ils ne le sont réellement. De la même façon, nous avons l'impression de bien mieux lire les sentiments des autres que nous ne le faisons réellement. Il faut se dire donc que nos goûts sont bien plus opaques pour les autres que nous le croyons. Cela a une conséquence : pour noël, il faut signaler ses préférences, plutôt que de compter sur la capacité des autres à lire dans nos pensées. Faites des listes de cadeaux que vous désirez. Soyez le plus explicite possible. Non seulement cela vous permettra d'avoir des choses que vous désirez, mais cela aidera réellement ceux qui vous font des cadeaux à trouver ce qui vous plaît - et donc à être content de leur choix.

5 Surtout, surtout, n'offrez pas de bon d'achat!

L'économiste Jennifer Pate Offenberg a longuement étudié le marché des bons d'achats et cartes cadeaux vendus par les diverses enseignes. L'idée est de vous permettre de faire aisément des cadeaux, mais il en ressort l'effet exactement inverse : ces bons d'achat sont le plus souvent revendus, ou inutilisés (cette absence d'utilisation est d'ailleurs la raison principale pour laquelle les enseignes les vendent). Les cartes cadeaux et autres bons d'achat sont un authentique gaspillage, malgré leur succès. Evitez ce cadeau comme la peste. Et si vous n'avez pas le choix, prenez un bon d'achat dans le magasin dont la sélection de produits est la plus large possible.

6 offrez des expériences plutôt que des objets

Les travaux de psychologie économique tendent à montrer que nous avons tendance à surestimer la satisfaction que nous apporteront les objets. On surestime le plaisir que nous apportera une nouvelle voiture, un téléphone ou un ordinateur. Résultat : on achète, ou on se fait offrir, trop d'objets, qui finissent ensuite par pourrir dans un coin et ne pas être utilisés.

Par contre, les expériences - une soirée dans un très bon restaurant, un voyage, un séjour, un week-end, un concert, etc... nous apportent bien plus de satisfaction, et surtout, nous avons tendance par la suite à embellir les expériences passées. Offrir une expérience, plutôt qu'un objet, c'est donc un cadeau qui apportera en général bien plus de satisfaction qu'un objet tangible sur le long terme.

7 Ne cherchez pas à relancer l'économie - ou faites le intelligemment

Arrivé à ce stade du post, vous vous dites probablement que l'économiste vous recommande surtout un noël radin. Et que cela peut poser problème : l'économie n'est-elle pas en récession? Ne devrions-nous pas chercher, tous ensemble, à la relancer en consommant plus?

Il est exact que l'économie européenne est en récession, et qu'à ce titre, un supplément de consommation pourrait réduire le chômage et bénéficier à l'économie. Notez bien cependant que cela ne vaut qu'en période de récession : le reste du temps, l'argent dépensé en décorations de noël et en repas trop riches est dépensé au détriment de choses plus utiles. Mais en période de récession, comme en ce moment c'est différent.

Mais seulement jusqu'à un certain point. Comme le rappelle Tim Harford, ce n'est pas forcément à la période de noël, durant laquelle tout le monde consomme, que l'économie a besoin de vos efforts. Il serait sans doute préférable de lisser la consommation plutôt que d'avoir ce pic de dépenses dans une courte période, qui oblige le système productif à entretenir une capacité très importante juste pour un mois de l'année. Faites un peu moins de cadeaux à Noël, un peu plus de cadeaux le reste de l'année (ou alors, achetez les cadeaux tout au long de l'année, pour les stocker et les offrir lors des fêtes). Mangez des huitres et du foie gras à d'autres moments que le mois de décembre : vous vous ferez tout autant plaisir, pour le bien de l'économie dans son ensemble.

A lire aussi

  • Logopathe

    Personnellement, je raffole des cartes cadeaux. J'en fais un usage extensif. Je nuancerai le propos: il est pertinent d'en offrir aux personnes un peu ric rac dans leur budget, et qui sont donc fortement incitées à utiliser toutes les formes de liquidités disponibles.

  • clic

    Il me semble quand même que quand on fait un cadeau, celui qui paye, c'est celui qui fait le cadeau. Du coup, je ne comprends pas trop pourquoi on fait le calcul d'utilité en prenant pour référence la personne à qui le cadeau a été offert. La question pertinente me semble être: quand je fais un cadeau à quelqu'un d'autre, dans quelle mesure est-ce que je me fais plaisir? Après tout, si l'économie pose la question de la satisfaction des désirs humains (avec des moyens limités), il faut bien reconnaître qu'il y a un plaisir à acheter qui dépasse l'usage que les gens font des objets qu'ils achètent. D'ailleurs quand vous dites "les gens surestiment la satisfaction tirée des objets" en prenant l'exemple de la voiture, on oublie plusieurs choses: le plaisir de posséder la voiture, même si elle reste dans le garage. Le plaisir qu'il y a eu à "se l'offrir", le plaisir de pouvoir dire à son voisin "j'ai telle voiture, elle est super". Traiter ce plaisir comme une erreur relève, à mon avis, d'un biais matérialiste qui ignore qu'à la fin, que nous achetions des biens, des services, des trucs plus ou moins virtuels, tout ça n'a de valeur marchande que parce que ça finit, dans les terminaisons nerveuses de notre cerveau, comme des formes de contentement.
    Je crois que c'est encore plus vrai d'un cadeau. il faudrait en face du coût mettre dans la balance le plaisir lié à l'achat du cadeau, le plaisir lié au don et le plaisir lié à la possibilité d'en parler, sans quoi on rate la plus grande partie de ce pourquoi on fait des cadeaux et du plaisir qu'on en retire.