Liberté de la presse : le Brésil toujours à la traine

Mercredi 26 avril, l’ONG Reporter Sans Frontières a publié son classement mondial de la liberté de la presse 2017. Un classement marqué par la banalisation des attaques contre les médias, dans un contexte de fragilisation de certaines démocraties. Le Brésil, demeure un mauvais élève.

« Situation sensible », « situation difficile », « situation grave », la légende de la carte interactive de RSF assombri les pays ensoleillés d’Amérique Latine. De l’Argentine au Mexique, la liberté de la presse est toujours préoccupante en 2017. Alors que le Nicaragua chute spectaculairement dans le classement, Cuba est toujours qualifié de pire pays de l’Amérique Latine pour les conditions de travail des  journalistes.  Sur 180 pays, le Brésil est quant à lui passé de la 104ème à la 103ème position. Petite, toute petite remontée, mais pas de quoi être fier. Voilà 6 ans que le pays est empêtré dans la partie inférieure du classement. Pour Reporter sans Frontières, ce positionnement n’est pas digne de la plus grande démocratie du continent américain.

Carte de Reporter Sans Frontières publiée en avril 2017

Carte de Reporter Sans Frontières publiée en avril 2017

Les atteintes à la liberté de la presse en 2017

Il y a d’abord les violences physiques et verbales subies lors des protestations. Les manifestations liées au processus de destitution de Dilma Rousseff ont été difficiles à couvrir pour les journalistes, constamment malmenés par les policiers. Pas étonnant donc que sur l’année 2016, l’Association Brésilienne de Journalisme d’Investigation (ABRAJI) recense 72 cas de journalistes agressés physiquement, verbalement ou brutalisés par la police à coup de balles en caoutchouc et gaz lacrymogènes.  « Le gilet spécial « Presse » qui avait pour usage de protéger le journaliste en terrain de guerre ou en milieu difficile - comme une manifestation, n’est plus perçu comme une protection mais plutôt l’inverse. Avec ce gilet, le journaliste se transforme en cible», commente Emmanuel Colombié, le directeur de Reporter Sans Frontières pour l’Amérique Latine.

Mais depuis quelques années déjà, cette violence est sortie du cadre des manifestations pour prendre des chemins plus sinueux. Pas d’attaques frontales, mais plutôt des actes qui gangrènent petit à petit l’activité du journaliste. RSF évoque surtout des barrages dans l’accès à l’information, des pressions institutionnelles ou encore des procès judiciaires abusifs. Les journalistes y sont accusés de diffamation, calomnie ou injures. Le droit de la protection des sources est aussi menacé. Emmanuel Colombié constate que «le profil  type est une personne résidant loin des grands centres urbains, un blogueur ou un journaliste rattaché à une petite rédaction locale qui enquête sur des sujets sensibles : corruption, crime organisé, incluant des réseaux de prostitution infantile, le trafic de drogue ou le trafic d’armes. » Ces 5 dernières années, l’organisation a enregistré 21 assassinats de journalistes dans le pays.  Une grande majorité d’entre eux étaient en pleine investigation.

Conflits d’intérêt chez les grands groupes médias

Mauvais élève aussi le Brésil, quand il s’agit de pluralisme et d’indépendance de ses grands médias. La question a d’ailleurs refait surface tout au long de la procédure de destitution de Dilma Rousseff en 2016, alors que la démocratie brésilienne chavire.  RSF a relevé à cette époque que la ligne éditoriale des grands médias avait été influencée par les intérêts de groupes de pouvoir économiques et politiques, précipitant ainsi Dilma Rousseff vers la porte de sortie. Rien de surprenant, lorsque l’on sait que de grands groupes familiaux conservateurs dominent le paysage médiatique depuis la sortie de la dictature en 1985. Pour les journalistes employés dans ces grands conglomérats de presse, difficile d’exercer sa profession de manière sereine sans souffrir de l’influence des intérêts privés.

Couverture des principaux médias brésiliens lors de la procédure de destitution. Crédit : RSF

Couverture des principaux médias brésiliens lors de la procédure de destitution. Crédit : RSF

Pourtant quelques avancées…

En 5 ans, le Brésil a adopté deux lois symboliques et porteuses d’espoir pour la liberté de la presse, journalistes comme blogueurs. La Loi de l’Accès à l’Information  votée en 2012, oblige les organisations publiques et l’Etat à être plus transparents. Si des journalistes émettent des questions concernant des dépenses ou des budgets par exemple, l’institution publique se doit de répondre dans un délai imparti sous peine d’être poursuivie en justice. La loi très progressiste Marco Civil Internet est quant à elle l’une des plus aboutie au monde en termes de liberté d’usage de l’Internet et des droit acquis par les internautes. Deux belles victoires donc, mais ces lois ne sont pas toujours bien appliquées, notamment au niveau fédéral et municipal où la culture de la transparence attise la méfiance.

Bien que ces deux lois soient perçues comme très positives, il est encore un peu tôt pour constater une véritable amélioration des conditions des journalistes. Le Brésil a encore un long chemin à parcourir avant de remonter le classement.

Marlène Haberard pour Fanny Lothaire

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