terrorisme, images et information: de lancinantes questions (3)

 

Depuis plus de trente ans la France subit bombes, assassinats, prises d’otages, tout cela au nom de combats politiques ou religieux les plus divers. Et pourtant, il fallut attendre 2005 pour qu’une réflexion d’ensemble soit enfin formalisée au plus haut niveau de l’État…

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 " Initié par le gouvernement de l’époque, en 2005, le livre blanc sur la sécurité intérieure face au terrorisme reconnaissait enfin, que la communication est un axe majeur de la lutte anti-terroriste", témoigne François Heisbourg qui rédigea ce rapport.  C’est après les attentats de Madrid que les pouvoirs publics français ont pris la décision de se doter d’une « véritable doctrine ». Le 11 mars 2004 dix engins avaient explosé dans les gares de la capitale espagnole. Bilan, 191 morts. Un choc de plus après le début des années 2000 et les actions ultra meurtrières d’Al Qaïda. Les plus hauts responsables de la police, de la justice et de la plupart des services concernés par le sujet furent appelés à contribution. On y lit point par point les préoccupations qui sont aujourd’hui les nôtres après les tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher.

 

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Comment nommer la menace ?

"Si le terrorisme est un fait de communication, on ne peut pas disposer comme norme de lutte contre lui, une norme de non-communication", tranche François Heisbourg. "C’est cette dernière qui devenait enfin un élément normal. Et cela à chaud comme à froid. D’où la question de nommer les choses. En 2005, le débat était : faut il parler de terrorisme islamiste ou international ? Sarkozy avait arbitré en faveur de l’appellation « internationale »".
L’enjeu est effectivement d’importance cruciale. La dénomination de celui qui frappe peut avoir des conséquences multiples quant à la compréhension des événements : qui sont les acteurs ou mouvements responsables de la violence ? Dans quel contexte s’inscrivent ils ? En nommant les faits, on pose bel et bien un cadre politique, une pédagogie de l’ultra violence. Tout au long des dernières quarante années, ce lexique n’a cessé d’évoluer. Aux yeux de beaucoup, l’emploi du mot « terrorisme » a toujours été perçu comme problématique pour qualifier ce que d’autres appelaient « lutte armée ». Force est de constater qu’on en n’est plus là. Aujourd’hui rares sont les voix qui avancent d’autres désignations pour parler de Merah et de ceux qui ont suivi… A leur sujet, c’est une autre querelle sémantique qui a pu s’engager : sont ils des loups solitaires ou les soldats d’une organisation en mouvement ? Là encore, ce temps semble dépassé. De fait, une succursale d’Al Qaïda ( l’AQPA) a revendiqué la tuerie perpétrée par les frères Kouachi, quant à Coulibaly, il s’est réclamé de l’EI. Pour ce dernier d’ailleurs, il y eut là encore de réelles divergences sur l’usage de « État Islamique », ou organistion/mouvement EI ou encore Daech (acronyme arabe de l’EI) préféré par les autorités. Quoiqu’il en soit, la présence conjointe, aujourd’hui banalisée des mots  « terrorisme » et « islamiste » n’est pas sans poser toutes les questions que l’on sait à la société française. En ce sens, le mot jihadiste a peut être le mérite de préciser les choses.

Qui prend officiellement la parole devant médias ?

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" L’autre objectif était d’organiser la communication, affirme François Heisbourg, de veiller à ce que les rôles de chacun soient prévus à l’avance. L’exemple venait là encore des attentas de Londres en 2005. Les britanniques avaient su faire la distinction entre communication politique et opérationnelle. Et c’est ce qui s’est passé avec les derniers attentats en France. Le Président de la République ne se livrait pas à un exercice de communication opérationnelle. C’est le procureur de Paris François Molins qui en a été chargé comme à l’époque de Mérah. Cela est très important pour éviter de tout mélanger aux yeux du public. Car les niveaux de confiance ne sont pas les mêmes quand quelqu’un parle de quelque chose qui n’est pas de sa responsabilité. Autrement dit, les gens ne croient pas le politique quand il parle d’opérationnel. Et même chose quand une personne chargée du secteur opérationnel parle de politique. Ce n’est pas son métier. " Cette répartition de la prise de parole médiatique est donc un phénomène nouveau. Un seul secteur échappe pourtant encore à ce jeu de rôle, la police. " Il est normal que les services de sécurité prennent l’habitude de communiquer, observe François Heisbourg. Mais en France, on a un petit problème, dans le domaine policier, il n’y a pas de communication institutionnelle. Cela passe par les syndicats de police, ce qui n’est franchement pas sain. On le voit dans les affaires criminelles. Au bout du compte, les gens ne comprennent plus à qui ou à quoi ils ont affaire. Où est l’État dans tout ça ? Heureusement, pour l’essentiel, dans la crise qu’on vient de connaître, le dispositif a été très resserré avec le procureur, le Ministre de l’Intérieur, le premier Ministre et le Président… » Ainsi, quand survient l’attentat, l’image de l’État se veut donc désormais organisée. De ce point de vue, la création d’un centre de crise au sein même du Ministère de l’’intérieur – autre recommandation de 2005 - a été déterminante. « Cela semble simple et banal, pas si sûr, commente François Heibourg. Par exemple en province on savait et on sait faire cette communication de crise, comme dans le cas de l’explosion de l’usine AZF. Bonne coordination entre département, région, justice… Mais à Paris, c’était une confusion innommable. On avait vu cela lors des attentats dans le métro parisien en 1995. Les gens se livraient à une concurrence par inadvertance, pas par méchanceté… Tout le monde intervenait, la préfecture de police, les sapeurs pompiers, l’Hôtel de ville, le premier Ministre, le Ministre de l’Intérieur… Et bien sûr quand les gens se marchent sur les pieds ils finissent par dire de grosses bêtises.»

Quelle est responsabilité médiatique?

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C’est une sorte de croisée des chemins. Une forme d’aboutissement des trajectoires. L’avènement du temps réel, la nature mondialisée du combat jihadiste, et l’usage généralisé du web poussent à mettre en évidence une responsabilité médiatique dans le fait terroriste. En plus de la question de l’usage par les médias des images produites par les poseurs de bombes, se pose à présent celle de la couverture en temps réel. La prise de vue désormais affranchie de ses contraintes techniques peut tout montrer à tout instant. Le mot comme l’image peuvent interférer sur le cours des événements. Le média peut donc être acteur de ce qui est en jeu. C’est pour cette raison que pendant l’encerclement de l’épicerie Hyper Cacher les autorités ont été en contact avec les responsables des médias, faisant remarquer ici et là les plans, les propos jugés périlleux en terme de sécurité. Chacun restant à sa place, ce dialogue tranche avec le silence des années 70/80. Il évoque une pratique mise en place par les britanniques, il y a bien longtemps. " Au Royaume Uni, on appelle cela le système D Notice., devenu le DA Notice (Defense Advisory Notice) en 1993, précise François Heisbourg. Face à une situation très grave, les responsables des médias se réunissent, le cas échéant après avoir entendu un responsable étatique. Cela signifie qu’ils s’imposent des auto-limitations dans la manière d’exploiter des éléments qui peuvent mettre en péril ce qu’on appelle là-bas la sécurité nationale. Cela existe depuis la première guerre mondiale et évite la propagation de fausses nouvelles comme celle qui annonçait « deux morts à Dammartin. »" Autrement dit, à la recommandation expresse que l’indépendance à l’égard du pouvoir politique reste entière, une entente entre rédactions a pu constituer l’un des moyens de faire face au caractère très épineux parfois des questions posées par l’ultra violence. Il pourrait en être de même pour la gestion des éléments images produits par les jihadistes. Avec les mêmes et lancinantes questions : Que montrer ? Quand ?

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C’est une réalité connue de tous à présent qu‘un véritable ministère de la communication produit au jour le jour les messages de l’organisation État Islamique (le savoir faire des diverses vidéos qui nous parviennent ne cesse de surprendre, y compris celle produite par le ou les complices de Coulibaly qui n’ont pas hésité à utiliser des extrais de sujets diffusés par France 2). Outre le fait d’égorger des journalistes, Daech n’hésite pas en ce moment même à utiliser l’un de nos confrères-mort-en-sursis comme présentateur d’une « série documentaire » qui prétend faire toute la lumière sur l’EI. En quelque sorte, « La » lumière face au mensonge qui serait celui des grands médias. Au fond, tel serait alors en définitive l’enjeu de ce combat des images : au moment où la confiance des médias est mise à mal, au moment où les théories du complot émergent en nombre, le terrorisme vient lancer un défi à tous ceux et celles qui produisent l’information. Prendre le temps de pause nécessaire, le pas de côté qui évite de trébucher. S’évertuer à multiplier les enquêtes et reportages pour comprendre, percer à jour celui qui prétend sidérer la démocratie par le sang versé.

Publié par Hervé Brusini / Catégories : Non classé

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